La ligne tortueuse de l'extrême droite française depuis son apparition
L'extrême droite française est un caméléon idéologique. Pour survivre et conquérir le pouvoir, elle n’a cessé de récupérer les concepts de ses adversaires (la République, la laïcité, le social) en les retournant.
À sa naissance, elle détestait la Nation républicaine ; aujourd'hui, elle se présente comme sa seule défenseuse. Voici les quatre grandes étapes historiques de cette métamorphose.
1. La naissance (1789 - Fin XIXe) : les Contre-Révolutionnaires
À l'origine, l'extrême droite naît littéralement à la droite du président de l'Assemblée constituante en 1789. À ce moment-là, son idéologie est simple : refuser en bloc la Révolution et la République.
Porté par des penseurs comme Joseph de Maistre ou Louis de Bonald, ce courant est nostalgique de l'Ancien Régime.
Ses piliers sont : le Roi, l'Église catholique, et le rejet absolu des Droits de l'Homme (jugés abstraits et destructeurs de l'ordre divin). La "Nation" est alors un concept de gauche (le peuple souverain face au Roi). L'extrême droite combat donc la Nation.
2. Le tournant nationaliste (Fin XIXe - 1945) : la greffe républicaine et le fascisme
C’est le premier grand retournement, opéré lors de l'affaire Dreyfus et théorisé par Maurice Barrès puis Charles Maurras (l'Action Française). L'extrême droite comprend qu'elle ne pourra pas restaurer le Roi. Elle va donc voler un concept à la gauche : la Nation.
La Nation n'est plus le rassemblement de citoyens libres (définition de la Révolution), mais une communauté de sang, de terre et de morts ("le nationalisme intégral").
C'est la naissance de l'antisémitisme politique et de la haine de "l'anti-France" (les Juifs, les Protestants, les Francs-Maçons, les Étrangers).
Ce courant culmine avec le Régime de Vichy (1940-1944). Sous la devise « Travail, Famille, Patrie », Pétain enterre la République avec la collaboration de l'Allemagne nazie. À la Libération, cette extrême droite est politiquement et moralement pulvérisée.
3. La refondation (1950 - 1980) : Poujadisme et colonialisme
Après guerre, l'extrême droite doit se cacher ou se réinventer. Elle va renaître sur deux blessures : la révolte fiscale et la nostalgie coloniale.
Au milieu des années 50, le mouvement de Pierre Poujade (le "poujadisme") mobilise les petits commerçants et artisans contre l'État et les impôts. C’est là que le jeune Jean-Marie Le Pen fait ses armes.
La perte des colonies (surtout l'Algérie) ressuscite une extrême droite violente (l'OAS). En 1972, pour unifier ces groupuscules (néo-fascistes, nostalgiques de Vichy, partisans de l'Algérie française), Jean-Marie Le Pen crée le Front National (FN). Son programme économique est alors ultra-libéral et reagano-thatcherien (anti-impôts, anti-État).
4. La "dédiabolisation" et le hold-up sémantique depuis les années 2000
C'est le retournement accéléré par Marine Le Pen à partir de 2011, puis poursuivi sous l'ère du Rassemblement National (RN). Pour accéder au pouvoir, le parti applique la stratégie du philosophe marxiste Antonio Gramsci : gagner la bataille des mots.
La Laïcité (loi de 1905 : neutralité de l'État) est devenue un outil d'exclusion ciblant spécifiquement l'Islam.
La République et ses valeurs : longtemps combattues, elles sont brandies comme un rempart contre "l'ensauvagement" et le communautarisme.
Le social / le service public : abandon du programme ultra-libéral des années 80 pour prôner l'État-providenceréservé aux seuls Français, sous le motif de la « préférence nationale ».
Le féminisme et les droits LGBT sont utilisés de manière opportuniste pour dénoncer le "péril islamiste", alors que le parti votait historiquement contre ces avancées.
L'extrême droite française est passée d'un projet réactionnaire (revenir à l'avant-1789) à un projet national-populiste (utiliser les outils de la démocratie et de la République pour imposer une vision ethno-centrée de la société). C'est ce syncrétisme — un discours social à gauche (en toute contradiction avec les votes de ses parlementaires), identitaire à l'extrême droite — qui fait sa force électorale contemporaine.
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