Rôle de l’État et des services publics

Les missions fondamentales de l'État sont le bien-être de la population et des entreprises, la sécurité, le progrès social et économique. Dans cette perspective, l’économie est le moyen et le bien-être de la population sa finalité ; l’économie est au service de la population et non le contraire. Ainsi, le service public n'est plus traité comme une simple ligne de dépenses budgétaires, mais comme l'infrastructure vitale indispensable à la réalisation du pacte social. Cette primauté du social sur le marchand s'inscrit en droite ligne de la pensée de Karl Polanyi, qui a théorisé « l'encastrement » nécessaire de l'économie : le marché ne peut être une fin en soi, il doit rester un outil au service de la communauté politique.


Si l'on repart des fondements du contrat social – de Thomas Hobbes à Jean-Jacques Rousseau, en passant par le préambule de la Constitution de 1946 en France –, la raison d'être de l'État est précisément le bien-être collectif, la sécurité et le progrès social. Dans cette perspective historique et juridique, une économie qui se donne pour objectif de servir ces missions est la seule démarche logique, la seule "norme". Ceux qui inversent la priorité en exigeant que la société et l'État s'adaptent aux marchés financiers devraient effectivement, par pure logique textuelle, être considérés non comme les « orthodoxes » mais comme les déviants ou les "hétérodoxes".

Dès lors, les services publics, loin de constituer une anomalie ou une charge pour la collectivité, en sont le pivot structurel ; c'est pourquoi l'analyse de leur rentabilité réelle exige de rompre avec l'illusion d'un simple bilan financier pour en évaluer la véritable valeur d'usage.

1. Le bilan financier des services publics

Si l'on adopte une vision strictement comptable, les services publics (école, justice, santé, infrastructures, etc.) affichent un déficit direct permanent, car ils sont fournis gratuitement ou à un prix très inférieur à leur coût de revient.

Or, considérer ce déficit comme une perte est un contresens politique. La mission première de l'État n'est pas de dégager des bénéfices financiers, mais de maximiser le progrès social et économique. Là est son profit, c'est-à-dire le profit de la population. Comme l'a formellement modélisé l'économiste Richard Musgrave, l'État remplit une fonction d'« allocation » des ressources fondamentales là où les mécanismes de marché échouent à produire le bien-être commun. De plus, ce que la comptabilité libérale qualifie de « poids budgétaire » est en réalité une nécessité historique : la célèbre « Loi de Wagner » (établie par Adolph Wagner) démontre mathématiquement que plus une société se modernise, plus ses infrastructures collectives indispensables (éducation, santé, justice) doivent se développer sous forme publique pour garantir la stabilité de la nation.

Dans cette approche, l'impôt et les cotisations sociales ne sont pas des "prélèvements confiscatoires", mais le mécanisme de socialisation des coûts. Cette thèse est solidement défendue par Christophe Ramaux, qui rappelle que l'État social ne détruit pas de capital, mais organise la production collective de droits. Les recettes de l'État sont la mise en commun des ressources de la nation pour financer les conditions de son propre bien-être. Le service public est donc, par définition, une activité à l'équilibre : chaque euro collecté est converti en valeur d'usage pour la population et le tissu productif. Sous le prisme de la justice économique défendue par Thomas Piketty, cet impôt n'appauvrit pas le pays, il est l'acte de naissance d'un capital public indispensable à l'équité sociale et à la pérennité économique.

2. La contribution des services publics aux missions fondamentales

Pour mesurer la rentabilité réelle des services publics, il faut évaluer leur contribution directe aux objectifs de bien-être, de sécurité et de progrès.

L'infrastructure du bien-être et du progrès social

Le bien-être d'une population repose sur la sécurité de son quotidien (face à la maladie, à l'ignorance ou à la précarité). En prenant à sa charge les secteurs clés de l'existence, l'État réalise des économies d'échelle massives pour les ménages :

  • La santé et l'éducation universelles garantissent le progrès social en permettant à chacun, indépendamment de sa fortune, de se soigner et de s'instruire. Pour la population, cela se traduit par une absence de dettes médicales ou étudiantes massives, préservant directement le reste-à-vivre et le pouvoir d'achat réel. Cette démocratisation des piliers de l'existence est le cœur du modèle d'État-providence pensé par William Beveridge : en mutualisant universellement ces risques à l'échelle nationale, l'État protège le reste-à-vivre des citoyens face aux défaillances et aux barrières financières du marché privé. C'est ce que confirme le Prix Nobel Amartya Sen en montrant que la santé et l'instruction ne sont pas de simples dépenses, mais des « capabilités » indispensables pour que chaque citoyen devienne un acteur du progrès économique et social.

  • Or, ne pas dépenser pour le bien-être immédiat de la population engendre une explosion des coûts futurs. Un euro investi dans la médecine préventive, l'éducation ou la protection de l'enfance évite des dépenses de réparation bien plus lourdes à terme en soins d'urgence, en dispositifs de sécurité ou en réparation judiciaire. Cette rationalité économique du « coût de l'inaction » a été empiriquement et scientifiquement prouvée par les travaux du Prix Nobel James Heckman. L'équation de Heckman démontre que l'investissement public précoce (dans l'éducation et la prévention) offre un retour sur investissement social et financier maximal, évitant à l'État des budgets de réparation sécuritaire et médicale ultérieurs bien plus prohibitifs.

Le socle de performance et de sécurité pour les entreprises

Les entreprises privées ne fonctionnent pas en vase clos ; leur réussite dépend entièrement de l'environnement que l'État sécurise et développe.

  • L'État forme gratuitement la main-d'œuvre qualifiée et maintient les travailleurs en bonne santé. Les entreprises bénéficient ainsi d'un capital humain hautement productif sans avoir à en assumer les coûts de formation initiaux. Ce mécanisme s'appuie directement sur la Théorie du Capital Humain formulée par Gary Becker. Bien qu'orthodoxe, Becker démontre que l'éducation et la santé améliorent directement la productivité globale des facteurs. En prenant en charge ces dépenses en amont, l'État offre un avantage compétitif structurel décisif aux entreprises privées, qui captent une valeur productive qu'elles n'ont pas eu à financer sur leurs fonds propres.

  • Or, un réseau de transport performant, un système juridique fiable et la sécurité des biens et des personnes sont des services publics qui réduisent drastiquement les coûts logistiques, les risques et les incertitudes des entreprises. Sans ce cadre étatique, le marché privé s'effondrerait sous le poids de ses propres coûts de transaction et d'insécurité. L'usage ici du concept de « coûts de transaction », théorisé par le Prix Nobel Oliver Williamson, met en lumière une réalité fondamentale : le marché n'est pas auto-suffisant. Sans la sécurité juridique et physique garantie par les missions régaliennes de l'État, les coûts de négociation, de surveillance et de litiges privés seraient si écrasants que l'activité marchande se paralyserait. L'État est le réducteur universel d'incertitude du capitalisme.

3. L'analyse en part de PIB

Le discours économique courant affirme souvent que les dépenses publiques représentent près de 58 % du PIB (données pour la période 2020-2023), sous-entendant que l'État "accapare" plus de la moitié de la richesse nationale. C'est une confusion profonde entre la production de richesse et sa circulation.

La réalité des chiffres sous le prisme des missions de l'État

La dépense publique se divise en deux blocs distincts :

  • La création de valeur non-marchande (environ 22 % du PIB sur la période 2020-2023) : c'est la valeur réelle produite par l'État pour assurer ses missions (les salaires des enseignants, des soignants, des policiers, la construction des routes). Cette part est une contribution directe et positive à la richesse nationale. De plus, les règles comptables nationales sous-évaluent cette richesse en l'enregistrant à son simple coût de production, faute de prix de marché. Cette faille méthodologique majeure de la comptabilité nationale avait été explicitement anticipée par Simon Kuznets, le concepteur même de l'indicateur du PIB. Kuznets lui-même alertait sur le fait que le PIB échouait à mesurer la valeur d'utilité sociale réelle des services non-marchands. Enregistrer le travail d'un enseignant ou d'un médecin public à son simple coût salarial, et non à la valeur de la richesse humaine qu'il génère, est une convention comptable réductrice qui minore l'apport structurel de l'État au progrès et au bien-être (dont on vient de voir les retombées positives pour la population et les entreprises).

  • La redistribution et la sécurité sociale (environ 36 % du PIB sur la période 2020-2023) : ce sont les retraites, les allocations familiales, le chômage. Ici, l'État agit comme un régulateur du bien-être. Cet argent n'est pas consommé par l'administration : il est immédiatement réinjecté dans l'économie marchande lorsque les bénéficiaires achètent des biens et services auprès des entreprises privées. Ce mécanisme valide de manière absolue la théorie du circuit macroéconomique de John Maynard Keynes. Keynes démontre que l'argent de la redistribution ne disparaît pas de l'économie, mais soutient la « demande effective ». En transférant ces fonds vers les ménages (qui ont une forte propension à consommer), l'État maintient un flux de dépenses continu qui retourne instantanément approvisionner les chiffres d'affaires et les carnets de commandes du secteur privé. L'État ne confisque pas la richesse, il en garantit la circulation et la vitalité.

4. Réponse aux objections

A. L'argument de « l'effet d'éviction » face à l'investissement de long terme

  • Les prélèvements obligatoires nécessaires au financement des services publics (58 % du PIB) priveraient le secteur privé de capitaux cruciaux, freinant ainsi l'innovation et l'investissement libre.

  • Or, ce raisonnement repose sur une illusion de vases communicants. L'épargne privée ne se transforme pas magiquement en progrès économique sans un socle d'infrastructures stables. L'investissement public ne détruit pas le capital privé : il en est la condition de possibilité (crowding-in ou effet d'entraînement). Cette dynamique est magistralement démontrée par l'économiste Mariana Mazzucato dans ses travaux sur L'État entrepreneur. En analysant les innovations majeures du secteur privé (du smartphone aux biotechnologies), elle prouve que les capitaux privés ne s'investissent que là où l'État a préalablement assumé le risque technologique initial par la recherche publique. De même, le théoricien keynésien Alvin Hansen rappelait à travers le concept de « stagnation séculaire » que sans les investissements structurels de l'État pour ouvrir des horizons de long terme, le capital privé s'enferme dans la spéculation à court terme plutôt que de générer du progrès économique.

B. Le procès en inefficience bureaucratique face à l'exigence de qualité

  • Affirmer que chaque euro collecté est converti en valeur d'usage est une utopie ; la gestion publique serait structurellement synonyme de lourdeur administrative, de gaspillage et de clientélisme.

  • Or, le bien-être de la population impose, par définition, une exigence absolue de bonne gestion. L'efficience n'est pas l'apanage du privé. L’histoire est pavé de désastres économiques sur les marchés. La bureaucratie publique est souvent le reflet des procédures de contrôle nécessaires pour garantir l'égalité de traitement et l'absence de corruption (sécurité juridique). Pour être inattaquable, l'État social doit simplement intégrer une culture rigoureuse d'évaluation de l'impact social de ses dépenses. Comme l'a fondé le sociologue Max Weber, la bureaucratie rationnelle-légale est historiquement le système le plus stable, le plus prévisible et le plus équitable pour prémunir les citoyens contre le favoritisme et l'arbitraire des intérêts marchands. Par ailleurs, le Prix Nobel Joseph Stiglitz rappelle que face aux « défaillances de l'État », les « défaillances du marché » (asymétries d'information, monopoles naturels dans la santé ou l'énergie) génèrent des gaspillages de ressources bien plus massifs et destructeurs pour le bien-être général qu'une administration publique réglementée.

C. La menace de la dette publique face à la création d'actifs intergénérationnels

  • Si les services publics affichent un déficit permanent compensé par l'emprunt, la dette accumulée compromet la sécurité financière et le bien-être des générations futures, asphyxiées par le remboursement des intérêts.

  • Il convient de distinguer la dette de fonctionnement (stérile) de la dette de progrès (féconde). Un État qui s'endette pour construire des hôpitaux, des universités ou des réseaux de transport transmet aux générations futures un patrimoine (un actif) bien supérieur à la dette financière contractée (le passif). Ne pas s'endetter aujourd'hui pour préserver le climat ou l'éducation, c'est léguer une dette écologique et sociale bien plus catastrophique. Cette approche comptable est validée au plus haut niveau macroéconomique par Olivier Blanchard (ancien chef économiste du FMI), qui démontre que lorsque le rendement social et économique de l'investissement public soutient la croissance future, le ratio de la dette s'autofinance à long terme sans appauvrir la nation. À cela s'ajoute la thèse de la « soutenabilité environnementale » d'Éloi Laurent, qui souligne le contresens absolu de vouloir léguer des comptes publics à l'équilibre si cela implique de léguer une planète inhabitable et une société dégradée. La véritable dette intergénérationnelle est le coût de l'inaction présente.

D. Le piège de la compétitivité internationale face à l'attractivité par le capital humain

  • Dans une économie mondialisée, un modèle social avancé augmente le coût du travail à cause des cotisations, provoquant des délocalisations et ruinant le progrès économique.

  • C'est oublier que le bien-être et la sécurité sont les premiers facteurs d'attractivité hors-prix d'un territoire. Les entreprises s'implantent là où la main-d'œuvre est hautement qualifiée (éducation), en bonne santé (santé), et où les infrastructures fonctionnent. De plus, la socialisation des coûts de santé évite aux entreprises de prendre en charge des mutuelles privées exorbitantes, comme c'est le cas dans les systèmes libéraux. Robert Reich, ancien secrétaire au Travail américain, corrobore cette analyse en expliquant que dans le capitalisme mondialisé, les capitaux financiers sont volatils, tandis que la seule richesse véritablement ancrée sur un territoire est la qualification et le bien-être de ses travailleurs (« les réseaux de compétences »). Enfin, l'économiste Ha-Joon Chang démontre de manière empirique que l'histoire du développement économique donne raison à l'État protecteur : ce sont les nations ayant fortement mutualisé leurs risques sociaux et protégé leur capital humain qui ont développé les économies de marché les plus résilientes à l'exportation.

E. L'objection libertarienne du choix individuel face au pacte social obligatoire

  • Les services publics et l'impôt obligatoire violeraient la liberté individuelle et le droit de propriété. L'État, en s'imposant comme fournisseur universel de bien-être, basculerait dans le paternalisme et priverait les individus de leur droit de choisir librement leurs services sur un marché concurrentiel.

  • Cette vision repose sur une conception purement négative et abstraite de la liberté. La sécurité et le bien-être ne sont pas des options de consommation individuelles, mais des conditions de possibilité de la liberté elle-même. Un citoyen accablé par l'ignorance, la maladie ou la précarité n'est pas libre de choisir, il subit la tyrannie du besoin. En socialisant les coûts, l'État ne contraint pas l'individu : il libère la population de l'arbitraire économique et garantit l'égalité des chances nécessaire à l'exercice réel de la liberté. Pour contrer cette posture libertarienne — historiquement théorisée par Friedrich Hayek —, le philosophe et économiste Amartya Sen démontre qu'il n'y a pas de liberté réelle sans « capabilités », c'est-à-dire sans les moyens concrets (santé, éducation) d'agir et de choisir sa vie. L'État social, loin d'être une menace liberticide, est l'institution indispensable qui transforme la liberté théorique en liberté réelle pour l'ensemble de la population, validant ainsi sa mission première de progrès social. « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. » (Henri Lacordaire)

Conclusion

En changeant de prisme, l'analyse des missions fondamentales de l'État quitte le terrain de la simple technique comptable pour retrouver son sens originel : celui d'un projet de civilisation. Présenter les services publics comme un fardeau financier ou une entrave aux libertés est un contresens théorique que la réalité macroéconomique dément. Loin d'être un coût stérile qui accapare la richesse ou évince le privé, l'action publique en est la structure porteuse. Qu'il s'agisse de former le capital humain, de sécuriser l'environnement des entreprises ou de libérer les citoyens de l'arbitraire du besoin en convertissant chaque euro collecté en valeur d'usage, l'État remplit sa promesse initiale. Face aux attaques de l'orthodoxie budgétaire ou des postures libertariennes, la socialisation des coûts et la redistribution ne garantissent pas seulement le bien-être : elles cimentent le pacte social et le rendent viable.

Ouvertures vers les défis contemporains

Ce cadre doctrinal pose les bases indispensables pour affronter trois chantiers majeurs de l'avenir de l'action publique :

  1. La planification écologique comme extension régalienne : Face à l'urgence climatique, l'État doit élargir sa mission historique de « sécurité » et de « progrès » à la préservation de l'habitabilité même de la planète. Le marché, structurellement guidé par le profit à court terme, se révèle incapable d'anticiper cette crise. C'est au service public d'assumer le rôle d'architecte de la bifurcation écologique (transports décarbonés, rénovation énergétique, protection de la biodiversité), s'inscrivant ainsi dans la lignée de la sociologue Dominique Méda pour qui la transition ne peut être abandonnée aux forces marchandes.

  2. La refonte des indicateurs de la richesse nationale : Pour aligner pleinement les choix budgétaires sur les missions de bien-être de l'État, il devient impératif de dépasser l'illusion d'optique du seul PIB. L'intégration de nouveaux indicateurs de richesse — tels que l'espérance de vie en bonne santé, l'empreinte carbone et la réduction des inégalités — permettrait de mesurer l'efficacité des services publics à l'aune de leur véritable utilité sociale, rejoignant ainsi les conclusions fondatrices du Rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi.

  3. La démocratisation de la gouvernance publique : Pour désarmer définitivement le procès en inefficience bureaucratique et renforcer la légitimité de l'impôt, le service public du XXIe siècle doit réinventer son rapport aux citoyens. En associant plus étroitement les usagers et les agents de terrain à la définition des besoins et à la gestion des institutions, l'État ne se contentera plus de distribuer le bien-être, il le coconstruira. Comme le souligne le penseur Pierre Rosanvallon, cette reconquête démocratique est la clé pour réaffirmer que les services publics sont, fondamentalement, le patrimoine de ceux qui n'en ont pas.

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