L'extrême droite face aux paroles d'Evangile

"Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : ‘Venez, vous qui êtes bénis par mon Père, prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la création du monde ! En effet, j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire ; j'étais étranger et vous m'avez accueilli ; j'étais nu et vous m'avez habillé ; j'étais malade et vous m'avez rendu visite ; j'étais en prison et vous êtes venus vers moi.’ Les justes lui répondront : ‘Seigneur, quand t'avons-nous vu affamé et t'avons-nous donné à manger, ou assoiffé et t'avons-nous donné à boire ? Quand t'avons-nous vu étranger et t'avons-nous accueilli, ou nu et t'avons-nous habillé ? Quand t'avons-nous vu malade ou en prison et sommes-nous allés vers toi ?’ Et le roi leur répondra : ‘Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait cela à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait." Matthieu 25, 31-46.

Ce verset de l'Évangile selon saint Matthieu (souvent appelé le jugement dernier ou les « œuvres de miséricorde ») est au cœur de nombreux débats politiques et théologiques en France. Face à ce texte qui érige l'accueil de l'étranger et l'aide aux démunis en critères de salut, les intellectuels, théologiens ou figures politiques d'extrême droite ou de la droite identitaire ont développé plusieurs arguments pour justifier leurs positions sur l'immigration et les aides sociales.

1. Les principaux arguments avancés et les figures qui les incarnent 

La distinction entre le "prochain" et le "lointain" (La préférence nationale)

C'est l'argument le plus fréquent. Pour ces penseurs, l'Évangile demande d'aimer son « prochain », ce qui signifie littéralement celui qui est proche (la famille, les voisins, les compatriotes), et non le « lointain ».

Dominique Venner (essayiste et historien d'extrême droite) : Dans ses écrits, il a souvent critiqué ce qu'il appelait le « cosmopolitisme chrétien ». Pour lui, la charité chrétienne a été dévoyée par l'universalisme. Il soutenait que la survie d'un peuple passe par la défense de ses proches avant celle des autres.

Jean-Marie Le Pen : Bien qu'il se soit rarement lancé dans des exégèses théologiques poussées, il a souvent résumé sa doctrine par une formule devenue célèbre, directement opposée à l'universalisme de ce verset : « J'aime mieux mes filles que mes nièces, mes nièces que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que les inconnus et les inconnus que mes ennemis. » Pour la droite identitaire, la charité est ordonnée (on parle de « charité bien ordonnée ») et doit s'appliquer prioritairement aux nationaux.

"Mes frères" : Une interprétation restrictive du texte

Une réponse théologique plus technique, partagée par certains courants catholiques traditionalistes (qui votent massivement à l'extrême droite), consiste à contester le sens moderne du mot « étranger » ou « frère » dans ce texte.

L'argument exégétique : À la fin du verset, Jésus dit : « toutes les fois que vous avez fait cela à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. » Certains intellectuels de la droite nationale soulignent que, dans le contexte des Évangiles, les « frères » de Jésus désignent ses disciples ou la communauté chrétienne, et non l'humanité entière ou des populations de religions différentes.

L'abbé Guillaume de Tanoüarn (figure du catholicisme traditionaliste) : Tout en restant dans le cadre de l'Église, ce prêtre (proche de certains cercles de la droite nationale) a souvent rappelé que la charité chrétienne ne doit pas être confondue avec l'humanitarisme d'État ou le « sans-frontiérisme ». Selon cette vision, l'accueil de l'étranger dans la Bible désigne un hôte de passage qui respecte les lois de la cité, et non une immigration de peuplement.

La critique de "l'assistanat" par la responsabilité individuelle

Concernant les « assistés », l'extrême droite et une partie de la droite conservatrice dure rejettent l'idée que ce verset valide l'État-providence ou les aides sociales inconditionnelles.

Marion Maréchal / Éric Zemmour : Leurs arguments reposent sur la séparation entre la charité chrétienne (qui est un acte individuel, volontaire et spirituel) et la solidarité forcée par l'impôt (gérée par l'État). Ils affirment que l'État-providence moderne déresponsabilise l'individu et crée de la dépendance.

Pour contrer Matthieu 25, ces figures ou leurs soutiens intellectuels préfèrent citer la formule de Saint Paul (Deuxième épître aux Thessaloniciens 3, 10) : « Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus. » Cet autre verset biblique est systématiquement utilisé pour légitimer la lutte contre l'oisiveté et l'assistanat.

Le concept du "Suicide social" et le devoir de préservation

Alain de Benoist (théoricien de la Nouvelle Droite) : Bien qu'il soit profondément païen et critique envers le christianisme (qu'il accuse d'avoir affaibli l'Europe par sa morale de la pitié), ses thèses irriguent l'extrême droite. Selon ce courant, l'application littérale de Matthieu 25 à l'échelle d'une politique d'État mène au « suicide de la civilisation ». L'argument est le suivant : on ne peut pas aider les autres si l'on détruit sa propre maison en les accueillant au-delà de ses capacités. La préservation de l'identité et de la sécurité du peuple est présentée comme un devoir moral supérieur.

2. Les contre-argumentaires selon les perspectives chrétiennes et universalistes

I. Le contre-argumentaire du point de vue chrétien

Pour l'immense majorité des théologiens et pour le Magistère de l'Église catholique (notamment le pape François dans son encyclique Fratelli tutti), les arguments de l'extrême droite relèvent d'un contre-sens spirituel.

Contre la restriction du "Prochain" : La subversion de la Parabole du Bon Samaritain

L'argument de la « charité bien ordonnée » (qui consisterait à n'aider que ses proches) est balayé par les textes mêmes de Jésus.

Le texte : Dans l'Évangile de Luc (10, 25-37), un docteur de la Loi demande précisément à Jésus : « Qui est mon prochain ? ». Jésus répond par la parabole du Bon Samaritain. Le Samaritain sauve un Juif (alors que les deux peuples se détestent et n'ont aucun lien de parenté ni de citoyenneté).

Le « prochain » pour le Christ n'est pas celui qui partage mon sang ou mon passeport, mais celui dont je me fais le proche en lui venant en aide. Réduire le christianisme à une préférence nationale est une hérésie théologique appelée le phylétisme (le fait de subordonner la foi aux intérêts d'une nation ou d'une race).

Contre l'interprétation restrictive de "Mes frères" : L'universalité du Salut

Vouloir limiter les « frères » de Matthieu 25 aux seuls chrétiens ou aux disciples de l'époque est contredit par le cadre même du texte.

Le texte : Le verset 32 commence par : « Toutes les nations seront rassemblées devant lui ». C'est le jugement de l'humanité entière (les Nations au sens biblique, c'est-à-dire les païens, les non-Juifs).

Le contre-argument : Le Roi (le Christ) s'identifie à tout homme qui souffre, sans condition de foi, de nationalité ou de statut. Saint Jean-Paul II rappelait souvent que par son Incarnation, le Fils de Dieu s'est en quelque sorte uni à tout homme. Diviser l'humanité entre « frères » valides et « étrangers » exclus du soin divin est une négation de l'universalité du salut chrétien.

Contre le détournement de Saint Paul ("Que celui qui ne travaille pas ne mange pas")

L'utilisation de la phrase de Saint Paul (2 Th 3, 10) pour justifier la lutte contre les « assistés » est un anachronisme et un contresens.

Le contexte : Saint Paul s'adresse à des membres de la communauté chrétienne de Thessalonique qui, croyant que la fin du monde est imminente, abandonnent leur métier pour vivre aux crochets des autres en attendant le retour du Christ.

Le contre-argument : Paul critique l'oisiveté choisie et abusive, pas la pauvreté subie. Utiliser ce verset pour priver de secours le malade, le chômeur ou l'immigrant affamé est en totale contradiction avec le commandement absolu de l'amour et du partage qui traverse toutes les lettres de Paul.

II. Le contre-argumentaire du point de vue politique universaliste

D'un point de vue laïque, républicain et universaliste (héritier des Lumières et de la Déclaration des droits de l'homme), les arguments identitaires sont juridiquement et moralement intenables.

La dignité humaine est inaliénable et indivisible

L'indivisibilité des droits est le pilier de l'universalisme : il n'y a pas des sous-hommes qui auraient moins de droits parce qu'ils sont nés du mauvais côté d'une frontière.

Le contre-argument : Dire que l'accueil des étrangers mène au « suicide de la civilisation » est un sophisme de la peur. L'universalisme politique affirme au contraire qu'une civilisation se mesure à la manière dont elle traite ses membres les plus vulnérables. S'en prendre aux plus faibles au nom de la « préservation » est précisément ce qui détruit les valeurs démocratiques et républicaines de l'intérieur.

La solidarité nationale n'est pas de la charité, c'est de la justice

La distinction faite par l'extrême droite entre « charité privée » (bonne) et « impôt forcé » (mauvais) repose sur une vision ultra-libérale ou anti-étatique de la solidarité.

Le contre-argument : Dans une République, la protection sociale (santé, allocations, aides) n'est pas de la pitié chrétienne ou de l'aumône, c'est un droit social et un outil de cohésion. L'accès aux soins pour tous (y compris pour les étrangers via l'Aide Médicale d'État) protège l'ensemble de la société (notamment contre les épidémies). L'assistanat est un mot rhétorique destiné à masquer une réalité : la redistribution des richesses est le seul moyen d'éviter l'explosion sociale et la criminalité due à la misère.

Le devoir d'humanité face au droit international

L'argument politique oppose le réalisme des frontières au « sans-frontiérisme » idéaliste.

Le contre-argument : Les traités internationaux signés par les démocraties (comme la Convention de Genève de 1951 sur les réfugiés) ne sont pas de la sensiblerie morale, ce sont des obligations juridiques. Accueillir celui qui fuit la guerre ou la persécution n'est pas une option idéologique, c'est le strict respect du droit international et de la parole donnée par les nations civilisées.

Synthèse

Pour répondre à ce verset, l'extrême droite sépare la morale privée de la politique d'État. Elle affirme que le texte biblique demande une générosité personnelle et locale, mais qu'un gouvernement a pour devoir sacré de protéger ses frontières et de privilégier ses propres citoyens (« charité bien ordonnée »), sous peine de voir la société s'effondrer.

Que ce soit par la théologie chrétienne (qui refuse de nationaliser Dieu) ou par l'universalisme républicain (qui refuse de nationaliser la dignité humaine), le contre-argument est le même : on ne peut pas trier l'humanité. Limiter les droits ou les secours en fonction de l'origine revient à détruire les fondements mêmes de la civilisation que l'extrême droite prétend pourtant défendre.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Principes de la démocratie citoyenne sociale écologique

10 Critères fondamentaux de la démocratie

Si 1 euro = 1 millimètre